S.O.D., 2011
   


RECHERCHES

Devant l'adversité du présent, une « violence du voir » s'impose. La peinture exige de trouver quelque chose de rare : un destin visuel qui a priori, se trouve hors de la pensée. Il importe de marquer le temps, d'ouvrir le présent sur le futur avec d'implacables états des lieux, des espaces sans issue, une violence métaphysique. La peinture doit retourner à ce qu'elle était en réalité (à ce qu'elle a toujours été réellement) : un vecteur de pensées clandestines, révélateur d'un temps suspect.
Je m’intéresse à la façon dont les hommes se conduisent en temps de menace, à l’intérieur d’espaces transitoires — où le système bascule vers autre chose ; où l’effacement de l’ancien règne fait éclore le sentiment du pire. Et le pire, c’est peut-être cette idée d’Elias Canetti selon laquelle qu’« au-delà d’un certain point précis du temps, l’histoire n’a plus été réelle. Sans s’en rendre compte, la totalité du genre humain aurait soudain quitté la réalité. »1
Mes recherches suggèrent une esthétique de l'agencement : celle du fragment, du montage et du pronostic. Le regard « voyeur », torve et désobéissant, l’esprit tisonné qui chavire — déterritorialisé, contaminé et perverti par toutes sortes d’informations — cherchent à fixer l’image, à « planter le décor » de l'impossible lieu en se déplaçant à travers un attirail de fragments, un éventail de points de vue et de notions à la fois dépendants, contradictoires, autonomes et déterministes. Traversée ainsi par différents plateaux de réflexion, la pensée en plein montage opère des déplacements, inaugure des connexions, construit des scénarios, localise des antithèses. Monter des images, c'est déjà viser le futur. C'est déjà imaginer l'enfer. C'est chercher à travers l'information disponible une contre-information envisageable. C'est faire du collage et de la peinture des outils de connaissance que l'on observe avec appréhension. Il ne faut pas chercher au sein de ces agencements une historicité ou une fiction narrative, mais plutôt y voir le désir d’une déterritorialisation où la discontinuité, la fragmentation, la contamination et les vices de pensée sont les moteurs d'une recherche picturale et intellectuelle approfondie.
La peinture est un espace paradoxal qui se composent à travers des temps superposés, compressés et absorbés sur une même surface. La surface peinte n’a pas de séparation, d’écart ou de subdivision, seulement des milieux spécifiques — des interzones psychiques, limitrophes et transitionnelles à chacune des actions à travers lesquelles elle s’accomplit. L'espace pictural agit comme un réceptacle de relations et de déplacements à l’intérieur duquel nous pouvons sentir des arrière-fonds, des arrière-plans, des arrière-pensées — un déclin et un devenir du visible à la fois intrusif, extensif et intensif. La peinture tend vers un en deçà et un au-delà de la limite, agissant ex-terminis dans des « espaces-aveugles » et dissimulés, faisant sortir en fraude des scènes appartenant à l’ordre du caché. La profondeur de la frontière entre le visible et le non-visible s'achève de façon à donner l'impression qu'il y a autre chose derrière elle, et même, à entrevoir ce qu'elle cache. Au plus profond de la limite, là où rien n’est encore visible, il semble avoir des failles et des ouvertures qui favorisent l'accès à de nouveaux types d'informations.
1 Elias Canetti cité dans Jean Baudrillard. Les Stratégies fatales. Éd. Grasset & Fasquelle, coll. Le Livre de poche/biblio essais, Paris, 1983, p. 14.







Louis-Philippe Côté, 2009-2014